.La Cérémonie
 
Titre original:
Gishiki
   
Réalisateur:
OSHIMA Nagisa
Année:
1971
Studio:
ATG
Genre:
Drame
Avec:
KAWARASAKI Kenzo
KAKU Atsuko
SATO Kei
OTAWA Nobuko
 dre
Réunion funeste

Une cérémonie est une réunion organisée autour d’un évènement particulier qui rassemble des individus liés par une même union sacrée, comme peut l’être le lien du sang, la famille. Proprement orchestrée, la cérémonie ne laisse place à aucun imprévu, elle suit un déroulement précis afin de rendre honneur à l’évènement célébré, qu’il soit tragique ou heureux, rien ne doit se mettre en travers des règles. Chaque personne est positionnée à une place précise traduisant son rang au sein de la réunion, il n’y a pas de contact entre eux, rien qu’une distance en guise de barrière. Pour Oshima, cela représente un moment précieux représentatif d’une certaine hypocrisie japonaise où cet ordre ne sert qu’à masquer les éventuels tabous occasionnés par l’évènement.

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En choisissant de suivre une famille japonaise typique de la période d’après-guerre, le réalisateur veut faire ressortir les tabous enfouis dans la conscience de chaque membre. Cette famille ne va exister qu’à travers ces régulières cérémonies qui viennent rythmer la vie et chaque cérémonie vient creuser un peu plus le fossé entre les deux grandes générations, les hommes d’avant-guerre et les enfants nés pendant la guerre. Oshima fait de la cérémonie la preuve d’un héritage raté, d’une incompréhension générale d’un Japon encore troublé. C’est son film somme.

Le film se construit comme un voyage, à la fois dans le présent avec Masuo et Ritsuko qui doivent aller voir leur cousin perdu dans un trou, et à la fois dans le passé avec la longue introspection de Masuo dans l’histoire familiale. L’origine curieuse mais dramatique de ce voyage impose à l’homme la nécessité de comprendre comment la famille a pu en arriver à une telle horreur. C’est donc en fouillant dans son passé qu’il espère trouver une réponse, aider de temps à autre par sa cousine Ritsuko. Il remonte jusqu’à son arrivée au Japon, en 1947, où il a rencontré pour la première fois le reste de sa grande famille après être né et avoir vécu en Mandchourie avec sa mère et son père. D’une certaine façon, il est l’enfant d’une époque glorieuse où son pays se voulait puissant et dominant. La défaite ne sera que très légèrement abordée dans les discussions familiales, la famille veut penser à son avenir et préfère faire l’impasse sur ce sujet sans chercher à cicatriser la plaie et la honte de cette défaite. On n’en parle pas mais elle se fait omniprésente.

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Sans comprendre ce qu’il lui arrive, l’enfant se retrouve au centre de la famille, pendant sa première cérémonie, il occupe l’espace centrale avec son grand-père pendant que ses cousins restent sur les côtés avec leurs parents. Il devient soudainement l’intérêt central de la famille, et peut avoir le droit à un traitement de faveur de la part de ses aînés, on lui apporte un soin surprenant. Comment comprendre cet intérêt immédiat pour un enfant que l’on ne connaît pas ? Peut-être que la famille souhaite accuser le choc de la perte de son frère et de son père, un fervent patriote qui s’est suicidé ? Ainsi l’enfant serait enfermé dans un cocon familial rassurant qui conserverait son innocence et l’écraserait en même temps. La situation reste bizarre, pourquoi Masuo et pas ses cousins ? En tout cas, cette très grande attention fait naître chez l’enfant un désir pour sa tante, une femme mystérieuse qui semble participer aux tabous familiaux.

Se devant d’être le digne successeur de son grand-père, l’enfant n’est pas maître de son destin. On lui impose à l’heure de l’innocence de faire un choix entre ses désirs et la famille, autrement dit choisir entre son individualité et le groupe. Évidemment le choix n’en est pas vraiment un, les aînés savent parfaitement orienter et diriger l’enfant pour qu’il se tourne vers l’unique bonne solution : la famille. La pression l’écrase et le prive de sa volonté quand ses cousins sont laissés libres d’agir comme ils le veulent. Comment peut-il espérer s’affirmer dans un pareil contexte ? Masuo ne dispose pas de lui-même, il reste naïf et faible, au service de la volonté de sa famille.

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Un de ses cousins, Terumichi, représente exactement ce qu’il aimerait pouvoir être. Fort, il sait s’imposer et se démarquer des autres. En plus, il parvient à assouvir ses désirs les plus fous sans tenir compte de la bonne morale familiale. Mais en fait, on ne sait pas vraiment s’il s’agit de ses propres désirs ou seulement d’une volonté de concrétiser le désir de son cousin Masuo impuissant. Terumichi s’intéresse de près à l’évolution de son cousin et n’hésite pas à l’espionner pour voir ce qu’il cache secrètement du regard de la famille. Le rapport entre eux n’est pas pour autant conflictuel, d’ailleurs tous les cousins s’entendent tellement bien qu’ils font plus penser à des frères ou sœurs. Alors est-ce que le grand frère veut simplement montrer à Masuo qu’il peut se libérer de ses contraintes et suivre sa volonté ?

Cette famille reste impénétrable pour le jeune homme, le grand-père conserve soigneusement des secrets et ne cherche jamais à expliquer ses actes. Son comportement peut paraître à de nombreuses reprises très étranges, comme lorsqu’il organise les obsèques de la mère de Masuo comme si la cérémonie était la sienne, ou encore son rapport surprenant avec la fameuse tante qu’il caresse et aime secrètement. La passion est au centre des tabous de cette famille mais durant les cérémonies rien ne transparaît, l’espace et le ton événementiel forment un masque qui satisfait presque tout le monde. C’est un théâtre tragique avec à tête un grand-père incernable et tout-puissant.

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Ce théâtre va doucement sombrer dans l’absurde et faire exploser la jeune génération. Le déclenchement d’un changement de comportement se fait avec le mariage sans mariée, une mise en scène qui arrange comme à son habitude tout le monde sauf un marié qui en plus de n’avoir pu choisir sa femme, se voit devant toute une assemblée, ridiculiser, humilier. Mais c’est pour le bien de la famille voyons. La cérémonie parfaite atteint brillamment sa limite, ici elle n’est plus qu’un spectacle farfelu et raté, sans consistance. La mascarade de la bonne conscience fatigue, elle achève un peu plus la jeune génération. En acceptant de se couvrir de honte, la famille creuse sa propre déchéance.

Oshima prend toujours soin de l’éclairage de ses acteurs, il aime les faire totalement ressortir d’un environnement en allant tout plonger dans l’obscurité pour se suffire d’une lumière projetée sur les personnages. Dans ce film, il va énormément jouer sur cette différence au point d’arriver d’en étouffer le visage des acteurs. Il y a une masse d’obscurité qui vient presque littéralement ensevelir les corps, ce qui donne pour impression de voir des personnages survivre. En fait, la pression de la famille est clairement exposée sur eux, elle les empêche de tendre vers leur individualité, et donc vers une lumière extérieure. Les personnages du film donnent tous l’impression de nager avec difficulté sous l’ombre pesante de cette famille, du grand-père. C’est l’un des rares personnages qui pendant les cérémonies gardent son éclairage mystérieux tandis que les autres gagnent en lumière, peut-être une façon de souligner à quel point l’homme illumine sa famille.

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La cérémonie et son ambiance glauque, avec une musique stridente qui n’est pas pour rien dans ce sentiment d’enfermement malsain, témoignent de l’hypocrisie d’un pays qui ayant vu ses valeurs explosées continue à les appliquer comme un modèle efficace. La jeune génération est éduquée dans le respect aveugle du grand-père et dans l’idée que le groupe doit primer sur les volontés individuelles. Bien sûr, les désirs se font tout de même présents, ils prennent simplement la valeur de tabous, de mystères que l’on accepte officieusement sans besoin d’explication. Mais c’est par ces désirs que la famille se retrouve un jour ou l’autre bousculée, mise face à ses secrets et à la conséquence dramatique d’une éducation développant l’impersonnalité des jeunes. Il y a un trop plein d’hypocrisies qui castre la perspective d’un avenir calme, qui appelle à la révolte la plus violente d’une jeunesse désespérée car se retrouvant sans racines, livrée à elle-même dans cette impasse. La cérémonie perpétue alors un cycle dramatique où rien ne change malgré les morts, personne n’est là pour les écouter.

 

Michaël Stern (Wild Grounds)