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Titre
original:
Tomato
Kecchappu Kôtei |
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Réalisateur: TERAYAMA Shuji |
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Année: 1970 |
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Studio: · Jinriki
Hikoki Sha Genre: Avant-garde |
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Avec:
la troupe du Tenjo-Sajiki et 70 enfants
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dre |
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Révolution utopiste
Retour sur Empereur Tomato
Ketchup, un titre familier qui hante les mémoires cinéphiles
sans qu'on puisse se souvenir de rien d'autre que son simple caractère
iconoclaste et subversif. Un film phare prisonnier de son époque,
uvre imparfaite et maladroite issue du cerveau du provocateur Shuji
Terayama et de sa troupe avant-gardiste du Tenjo-Sajiki. Comme nombres de ses
réalisations, Empereur Tomato Ketchup tire ses racines dans le
passé d'artiste polymorphe de son auteur. Au départ était
un feuilleton radiophonique intitulé Otona gari (la Chasse aux
adultes) où Terayama, tel le pendant japonais du Orson Welles de la
Guerre des mondes, jouait au trublion en prophétisant au jour le
jour l'arrivée imminente d'une révolution violente
fomentée par des enfants tuant ou faisant esclaves leurs parents.
Parodie avouée des mouvements de protestations estudiantins contre le
renouvellement du pacte de sécurité nippon-américain, la
diffusion du programme fut rapidement interrompue après que des
protestations virulentes furent émises. Terayama, ravi de ce scandale,
fut même interrogé par les services de police soucieux de mieux
contrôler cet agitateur public. Stimulé et remonté,
Terayama mis alors en chantier ce qui allait devenir Empereur Tomato
Ketchup, une uvre qui marqua son premier passage significatif
derrière la caméra après ses deux courts métrages
réalisés plusieurs années auparavant (Nekogaku, en
compagnie du romancier Shintaro Ishihara et du compositeur Toru Takemitsu, un
travail à la structure éclatée directement inspirée
du jazz-moderne bientôt suivi de l'étrange et surréaliste
Oiri (La Cage) en 1964).
Nouveau venu dans le monde
cinématographique, Terayama transporte avec lui toute une nouvelle
conception narrative et esthétique qui prend racine dans ses travaux
théâtraux. Produit en indépendant avec l'énergie
débrouillarde des pionniers, la troupe se démènent avec un
budget inexistant, tournant souvent en plein lieux publics. Profondément
ancré dans son époque, l'esprit frondeur du film reste intact. En
revanche , son sous-texte reste indissociable d'un contexte historique dont les
résonances avec notre monde contemporain se sont depuis longtemps tues.
Si le propos politique est évident, Terayama insiste surtout sur
l'aspect absurde et parodique de son entreprise. Plus qu'un brûlot
révolutionnaire, Empereur Tomato Ketchup reste avant tout une
bouillonnante, stimulante et grand-guignolesque expérimentation de
théâtre à ciel ouvert fixée sur pellicule. Son
découpage en actes, autant de plan-séquences monochromatiques
étirés où la caméra-temoin s'immisce dans un
persistent monde fantasmagorique. Autant de 'séquences artistiques'
autonomes (omniprésentes de l'art sous forme de musiques, danses,
symboles,..) sans liens évidents qui s'enchainent nonchalamment et
inexorablement avec l'appui de l'omniprésente voix d'un narrateur froid
et détaché. Une monde où cruauté et érotisme
se mêlent dans une veine prophétique. Une oeuvre qui de par sa
nature poétique et son abstraction autorise plusieurs degrés de
lecture.
Pas de scénario à
proprement parler, l'influence du théâtre d'improvisation est ici
patente. Terayama est en effet particulièrement intéressé
par la liberté d'expression de ses protagonistes, il dresse un cadre
théorique à ses scènes (lieu, décor et idées
générales ) soient autant de 'performances surréalistes'
dans lesquels les acteurs sont invités à s'exprimer et se mouvoir
librement sans se soucier des dialogues assurés par le narrateur Une
démarche qui lui valu quelques débordements non
contrôlés de la part de ses soixante-dix enfants-acteurs.
Caractéristique typique de l'esthétisme du réalisateur,
l'emploi des filtres voilées est systématique, les corps des
acteurs en apparaissent presque évanescent, la lumière brute
expose même certaines scènes, les encombre de fumée
jusqu'à les rendre quasiment illisibles. Ancré dans la
réalité, Terayama investit arrières-cours et lieux publics
tel cette séquence filmé au téléobjectif où
des enfants-militaires au milieu de la foule dessinent des croix géantes
sur les murs d'un poste de police.
Terayama dépeint un monde
fantasmé où les enfants ont lancé une grande vague de
répression contre la figure parentale. Père et mère
traqués, parqués dans des camps, faits esclaves,
exécutés par des enfants en tenues de soldats, extraits de
correspondances entre un enfant et sa mère bientôt
arrêtée, adultes se déguisant en enfants, autant de minces
motifs narratifs noyés dans une surabondance de métaphores
surréalistes difficiles à appréhender. Empereur Tomato
Ketchup regorge de références militaires,
réminiscences de la seconde guerre mondiale, ancrant le récit
dans une réalité alternative : hymnes martiaux, patrouilles de
milices, chansons d'époques, insignes militaires (la croix, symbole du
mouvement révolutionnaire, évoquant la croix gammée),
discours politique (tel le Notre combat d'Adolf Hitler), affrontements
métaphoriques (une guerre de frontière représentée
par partie de ping-pong où une femme nue ligotée fait office de
filet, un absurde combat de pierre-feuille-ciseaux qui semble ne jamais se
conclure), spectacles morbides à l'érotisme sous-jacent.
Comme le dit Terayama 'Je ne
crois pas en une révolution politique, Je suis plutôt
intéressé par une révolution sexuelle qui implique le
langage, le toucher, l'écriture'. En effet plus que l'imagerie
militariste provocatrice de l'uvre, Empereur Tomato Ketchup parle
avant tout d'une révolution sensorielle. Une exultation et
libération des pulsions enfantines face à l'oppression
pernicieuse des parents conditionnant l'énergie vitale de leurs
progénitures dans le cadre stricte de la morale de la
société. Un monde où toutes les icônes doivent
êtres rayées de la conscience collective comme le montre la
scène d'introduction où une main rageuse barre les portraits de
Dostoevsky, Marx, Mao Zedong, Jean Harlow et Machiavelli. Terayama plonge tout
entier dans les délices freudiens où les enfant sont ses
portes-paroles avoués, sortes de portes drapeaux d'une révolution
innocente où les parents sont des figures perverties : les père
sont traîtres qui se masturbent, les mères tentent d'engrainer
leurs enfants dans leur perversions sexuelles. Une révolution
sensorielle et donc forcement sexuelle où les métaphores
psychanalytiques abondent : sexualité infantile, viol de la mère
par un enfant-soldat, découverte de l'onanisme, homo-sexualité
refoulée (une imagerie provocante qui obligea l'auteur à demander
et finalement recevoir une dérogation pour la sortie française.
Le film fut ensuite interdit.. alors qu'il avait déjà
quitté l'affiche).
Si par ce biais, Terayama illustre
les dérives d'une révolution violente propice à
l'extériorisation des pulsions morbides des êtres, Empereur
Tomato Ketchup traite aussi de la futilité du pouvoir en troquant la
figure de l'empereur contre celle d'un enfant innocent découvrant
'l'érotisme et le pouvoir de l'uniforme' et s'amusant du pouvoir que lui
confère son statut. Voir aussi la scène finale où des
enfants se déguisent en s'échangeant des postiches 'Celui qui
à la barbe aura le pouvoir' ou encore la scène d'introduction
où Terayama détourne malicieusement la Constitution japonaise
l'agrémentant d'alinéas saugrenus 'Le Ketchup, nourriture
favorite de l'empereur, sera le symbole national' 'L'empereur gardera
son chapeau en toute occasion'. Un monde-métaphorique où, par
essence, la violence et le pouvoir sont absurdes. Absurde, un mot qui
résume bien la tonalité singulière du film. Sérieux
dans son propos, Empereur Tomato Ketchup reste avant tout un brouillon
iconoclaste non dénué d'humour. La révolution sera
forcement permanente puisque quiconque est condamné à grandir, la
constitution stipule d'ailleurs 'Par décision de l'empereur, seul un
enfant pourra accéder au trône. Celui ci sera tué
l'adolescence atteinte'. Terayama s'amusant même à lancer des
fausses pistes d'interprétations telle celle d'une relecture
pro-communiste.
Empereur Tomato Ketchup
reste donc à bien des égards une uvre unique. Figure
emblématique d'un cinéma alternatif, le résultat
passionnant n'en reste pas moins bancal. Les longues séquences,
s'enchaînant paresseusement tel un cadavre exquis surchargé de
références mais sans propos intelligible. L' univers
hermétique obsessionnel de l'auteur échoue à transcender
son postulat et lui donner une portée universelle. Terayama insatisfait
du résultat reste d'ailleurs peu tendre envers sa création qu'il
reproche de ' ne jamais être qu'une caricature superficielle des
luttes sociales et culturelles des années soixante', la qualifiant
'd'assemblage hétéroclite et incroyablement naïf sans
portée aucune'. La première projection auprès d'un
public pourtant à priori acquis fut un échec notable amenant
Terayama à complètement redéfinir sa démarche
créatrice. Reste que sans donner tort à son auteur, Empereur
Tomato Ketchup mérite plus que son statut de curiosité d'un
temps passé et que sa démarche intime et généreuse,
son imagerie fascinante sauront encore toucher des années
après.
Pour
son exploitation en Occident, Empereur Tomato Ketchup fut
réduit par son auteur passant de 75 à 28 minutes.
Une synthèse indigeste et désintéressée
qui éludant le propos du film original ne fait qu'en recycler
les figures provocantes, le débarrassant de ses filtres
de couleur au profit d'un noir&blanc aux teintes sépias,
troquant ses filtres embrumés contre une image nette, et
liant le tout par de psychédelisantes cithares absentes
du score original. Ne reste donc qu'une curiosité esthétique,
pourtant la seule version diffusée et connue en Occident.
L'année suivante, la longue séquence du combat de
pierre-feuille-ciseaux tirée du montage original sera extraite
pour donner le court-métrage autonome Janken-Sensou
(La guerre des pierre-feuille-ciseaux). Terayama peu disert
sur son uvre dira d'ailleurs, amusé et dépité,
'Ce film durait à l'origine 1h30, mais à cause
du manque d'intérêt du public il a été
peu à peu réduit jusqu'à atteindre 28 minutes.
L'année prochaine il n'en restera sûrement que cinq,
donc dépêchez vous d'aller le voir!' |