.L'évaporation de l'homme
 
Titre original:
Ningen Johatsu
   
Réalisateur:
IMAMURA Shohei
Année:
1967
Studio:
ATG
Genre:
Drame
Avec:
HAYAKAWa Yoshie
IMAMURA Shohei
TSUGUCHI Shigeru
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L'absurde documentaire?

Comment expliquer la disparition soudaine d’un homme pourtant parfaitement intégré à la société ? Qu’est-il arrivé à cet homme ? C’est sur ces questions que Imamura débute son “documentaire”, décidé à interroger la famille et les connaissances du disparu pour trouver la réponse, la vérité. Avec cette enquête, le réalisateur sonde la société en allant à la rencontre des personnes de toutes les classes sociales. Il ne s’arrête pas qu’à cette surface, Shohei Imamura compte creuser aussi dans les sentiments familiaux pour obtenir une vision plus complète de ces individus, pour avoir un regard le plus large possible sur la question de la disparition.

Qui est le disparu ?
Le film se place dans la continuité du final du Pornographe (1966) avec cet homme partant à la dérive sur sa cabane flottante, enfermé dans sa bestialité, il quitte la société. Sauf qu’ici, le disparu était enfermé dans une vie normale avec un bon travail, des relations amoureuses, une famille. Rien qui ne semble expliquer son évaporation. Alors la première étape consiste à dresser son portrait, à savoir un peu mieux qui il est. À chaque fois pendant ce processus, les intervenants parlent de son attitude, ils décrivent son comportement, son apparence physique pour ensuite donner leurs explications personnelles. Ce disparu est bien un homme commun avec des problèmes classiques, il avait volé de l’argent à son entreprise qu’il a été obligé de rembourser, il ne sait pas s’il doit se marier ou pas, ses relations amoureuses sont instables.

L’explication de l’entourage
Et que ce soit à son travail ou dans sa famille, les propos se ressemblent tous. La raison logique de cette disparition est une fuite, une peur de devenir responsable, d’assumer jusqu’au bout ses décisions. La famille souhaite même garder cette disparition discrète afin de ne pas perdre sa fierté et son honneur aux yeux des voisins. Dans tous les cas, son retour serait vécu comme une énorme trahison. L’homme apporterait définitivement la honte et le déshonneur à ses connaissances. C’est une attitude paradoxale, les individus pourtant inquiets préfèrent se montrer égoïste devant la société pour garder un semblant d’honneur.

Une nouvelle piste d’enquête
En pleine enquête, le film va prendre un virage. Alors que Imamura essaye de remonter la trace du disparu, il découvre la piste de la fiancée. Cette femme accompagne l’équipe depuis le début du documentaire, mais soudainement elle qui secondait les entretiens, brise une distance. Elle va quitter sa position d’enquêtrice pour devenir la simple fiancée. Elle change de rôle au sein du documentaire. En fait, devant la caméra elle fait apparaître clairement ses sentiments lors d’une rencontre avec sa sœur. Elle s’implique directement, ce qui laisse penser que cette relation mérite d’être approfondie. Dès ce moment-là, il n’est plus question de remonter jusqu’au disparu. Le documentaire se concentre sur la fiancée et sa situation familiale. Le réalisateur veut découvrir qui est cette femme, comprendre ses sentiments et ses intentions.

L’absurde “documentaire” ?
La recherche de la vérité prend une tournure obsessionnelle où la fiancée va recueillir suffisamment de preuves pour accuser sa sœur de cacher volontairement des informations importantes. Le disparu ne devient plus la finalité des discussions, il n’est qu’un rouage pour atteindre une vérité. Les deux sœurs vont même s’affronter calmement autour d’un verre, quand l’une accuse, l’autre nie les faits. On assiste à une partie de ping pong qui progressivement devient absurde et vide de sens. C’est une discussion sans fin et vaine. Tellement que Imamura intervient en personne pour recadrer son film, détruire toute la structure du documentaire. Le magicien dévoile son tour, comme il le laissait déjà entendre en filmant l’équipe du documentaire réecouter des entretiens ou réfléchir ensemble à la suite logique de l’aventure.

“Documentaire” absurde
Par ce film, Imamura parvient à mettre en route une machine infernale dont les premières victimes vont être les principaux intervenants. C’est-à-dire qu’ils en oublient le documentaire, ils vivent la réalité, ils souhaitent vraiment trouver une réponse. Dans la séquence finale, on peut voir le réalisateur laisser tout se faire sans qu’il y ait un besoin de remettre de l’ordre. Il interviendra encore une fois, pour rappeler le côté fictionnel de son film mais reste dépassé par ses protagonistes trop ancrés fermement dans la quête d’une vérité. Il n’offre aucune finalité concrète pour terminer son film, la disparition reste pour le moment sans réponse. Mais parce qu’il a abordé le sujet, questionner la réalité et la vérité des images d’un documentaire, que ce genre de fait divers pourra à l’avenir sensibiliser plus de personnes. Le film n’est pas une finalité, il n’est qu’un élément éveillant la curiosité et l’intérêt des spectateurs capables d’agir dans la réalité. Dans une société où les motivations d’une disparition sont oubliées au profit de l’ego de chacun, où il n’y a aucune remise en question.
La débâcle de Imamura le réalisateur, qui se fait dominer par les conséquences de son approche, contraint d’intervenir personnellement pour expliquer le but de son film (à l’opposé de son habituel traitement plus subtile des images). Reste une approche intéressante, déstabilisante, entre réalité et fiction.

 
Michaël Stern (Wild Grounds)