Titre
original:
Tokyo Senso Sengo Hiwa |
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Réalisateur:
OSHIMA Nagisa |
Année:
1970 |
Studio:
ATG
Genre:
Drame |
Avec:
GOTO Kazuo IWASAKI Emiko FUKUOKA Sugio OSHIMA Tomoyo |
dre |
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Le mythe de l'idéologie ?
À l’époque des mouvements révolutionnaires japonais, les étudiants partisans cherchent à exploiter le potentiel de la caméra. Par les films, il doit y avoir le témoignage brut de cette réalité, la caméra est intégrée aux mouvements de foule, elle se fait relais politique. C’est-à-dire que les étudiants conçoivent le film comme vecteur de leur message et de leurs idéologies. Pour eux, l’image n’a rien de banal, elle reflète leur chaos ambiant, dense et mouvementé. Oshima décide de poser son histoire au sein d’un petit groupe révolutionnaire et de s’interroger sur la portée de la caméra, il questionne directement la manière de concevoir l’image dans ces mouvements gauchistes dans une ambiance d’influence nouvelle vague française. En suivant un étudiant obnubilé par le travail visuel d’un de ses camarades suicidés, il capte la quête d’une tentative de recréer ou de faire perdurer une image en fait banale. Entre critique et névrose, le film a de quoi perturber.
La Révolution par l’image
Dans ce groupe révolutionnaire, tout le monde peut emprunter une caméra pour suivre les évènements politiques et les traduire à sa manière. L’essentiel étant d’offrir un point de vue interne de cette réalité. Pour mieux comprendre les attentes convenues de ce que doit être un film, nous en verrons un qui retrace la manifestation de l’après-midi. De ces images, on peut voir la foule d’étudiants d’abord dans l’attente du regroupement puis ensuite en marche et en action. Les groupes forment des bloques solides tenant fièrement des banderoles exprimant leurs idées, ils bravent une autorité dans l’espoir de se faire entendre. La caméra n’est qu’une messagère de cette réalité ?
Quelle réalité ?
Quand les étudiants sont habitués à ce genre d’images, il devient incompréhensible de voir un de leur camarade s’intéresser au trafic automobile et gâcher ainsi du potentiel et du matériel. La révolution est dans les manifestations, pas dans le quotidien. Mais le problème c’est que cette banalité fait office de dernières volontés, le caméraman s’étant jeté d’un immeuble devant les yeux de Motoki, membre du groupe. Pour lui, ce suicide est le début d’une longue interrogation sur le travail de l’image qui brise les valeurs certaines du groupe. Dès cet instant, il se demande ce que signifie filmer la réalité ? Pourquoi le suicidé a pris soin de filmer des endroits communs ? Le mystère demeure avec sa mort. L’idée d’origine des images reste inconnue pour les spectateurs, il n’y a plus de que des plans sans intérêts et ennuyeux. Pourtant chaque image possède en elle une logique, une intention qui lui donne le droit d’exister. Alors quelle est la différence avec la réalité des manifestations ? Le caméraman appartient à un mouvement avec lequel il partage un moment et des idées, ce qu’il filme n’a rien de vraiment personnel, c’est une expérience collective. Les images traduisent une réalité brute qui apparaît clairement aux yeux de tous. Le contenu de l’image est suffisant pour assurer sa lisibilité et son intérêt.
L’ombre d’un défunt
La volonté du mort va obséder Motoki, il se désintéresse progressivement pour la conception révolutionnaire d’un film et toute la théorie qui l’accompagne. Il veut chercher à percer à jour le sens des images, arriver à en saisir chacune de ses nuances. L’image devient un labyrinthe, sa simplicité hallucinante torture. Pour Motoki, cette situation s’accélère dès qu’il flirte avec la copine du défunt. Il veut pouvoir la dominer, la posséder. Évidemment, derrière ce jeu amoureux se cache toujours cette volonté de comprendre le mort, il veut essayer de revivre ses émotions et ses sentiments pour intégrer l’image. Mais quoiqu’il fasse, la jeune femme sait prendre ses distances et cultive une facette secrète intouchable. Cette facette se révèle au contact du film. Pire, c’est quand le corps nu de la jeune femme ne fait plus qu’un avec les images qu’elle peut jouir, Motoki ne peut alors que constater son impuissance. L’image vient s’immiscer entre le couple, comme le fantôme de l’ancien petit copain.
L’échec d’une génération
S’il ne peut avoir la jeune femme, Motoki va se rabattre sur les images et décide de retourner chaque plan du film à l’identique. L’opération est vaine dès le départ, en suivant à la lettre sa référence, il ne peut jamais développer sa propre vision, il reste enfermé dans sa référence et livre forcément un plagiat. Il admet sans le vouloir sa défaite face à une image qui le hante. Et qu’appelle l’échec chez l’étudiant ? Oshima s’applique à faire apparaître la lutte intérieure du personnage, il y a ce noir et blanc sobre qui marque clairement ses expressions et ces plongées qui le mettent face à son incapacité, à son incompréhension, la caméra étant dominatrice. Les images sont fascinantes et traduisent une atmosphère pratiquement intime en pleine période mouvementée, à croire que la quête du couple est se déroule dans une bulle rêvée. En tout cas, le réalisateur rend explicite la détresse du jeune homme et peut-être que par cette façon il pointe l’échec cuisant des mouvements révolutionnaires qui s’entêtent à suivre des idées ou théories totalement en décalages avec la réalité.
Souvenir de guerre
La caméra est-elle une arme de guerre ou tout simplement le moyen le plus accessible pour faire vivre ses rêves à travers une image ? Les étudiants semblent tellement projeter dans leurs désirs qu’ils ne plus capables de prendre de la distance vis-à-vis des images qu’ils tournent. D’ailleurs la seule séquence de manifestation ne sera qu’un objet filmique, jamais le film n’essayera de montrer des évènements en cours, au contraire le Tokyo n’a rien d’un terrain de guerre, il est calme. En fait, la réalité montrée par le suicidé, c’est exactement ce qu’ils tentent de fuir, c’est ce quotidien tout à fait banal qui est brisé par des manifestations extraordinaires. Les films deviennent une solution pour faire durer l’ampleur surréaliste de ces évènements et le plaisir de ces étudiants à pouvoir crier leurs idées. L’image rend éternel ces instants, par ce fait elle en devient presque masturbatoire. Les étudiants peuvent revoir à l’infini leurs instants de gloire et s’en vanter, sans jamais douter ou voir l’échec à venir. De ces images naît une généralité, c’était une période de chaos, l’ennui du quotidien n’existe plus, il s’est même suicidé !
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