.Mort d'un tatoué
 
Titre original:
TATTOO Ari
   
Réalisateur:
TAKAHASHI Banmei
Année:
1982
Studio:
ATG
Genre:
Drame
Avec:
UZAKI Ryudo
SEKINE Reiko
WATANABE Misako
OTA Ayako
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Il faut vivre vite, mourir jeune et faire un beau cadavre ! (James Dean, d’après Les Ruelles du Malheur de Nicholas Ray)

Osaka, 1978, le jeune Akio Takeda braque une banque avec un fusil de chasse. Après des heures de négociations, il sera abattu par un policier. Le film raconte sa terrible trajectoire, du meurtre qu’il a commis étant adolescent jusqu’au braquage fatal. Il ressortira deux choses de sa vie ; un tatouage, sorte de sésame pour la "respectabilité". Puis un but ; faire quelque chose de très grand avant l’âge de 30 ans.

On connaît de l’ATG ses films "artistiques" mais on ignore souvent que cette société a aussi produit de purs films de genre traitant aussi bien du film de guerre, du chambara, du matatabi-eiga, du fantastique, du polar, de la comédie adolescente, que du yakuza-eigaet autres pinku-eiga et bosozoku-eiga. Ainsi, en donnant une chance à des cinéastes venus d’horizons différents comme ceux des grands studios, du documentaire, du cinéma expérimental, érotique ou d’action, l’ATG ambitionnait de représenter le cinéma japonais dans toute sa variété.

Voulant quitter provisoirement le milieu du film érotique, Banmei Takahashi est pris en main par Kazuhiko Hasegawa, en recherche de jeunes talents souhaitant s’exprimer, et surtout par Nagisa Oshima qui lui donne pour sujet ce fait-divers qui a traumatisé l’opinion publique. Takahashi qui décide dés le départ de ne pas montrer le braquage en lui-même. Si la production est effrayée par ce parti-pris assez iconoclaste (c’est comme un film sur Charlotte Corday ne montrant pas l’assassinat de Marat), Takahashi connaît son métier et sera aidé par l’acteur et compositeur Ryudo Uzaki, qui prête ses traits au jeune nihiliste. Personnage prolifique (près de soixante films en quatre ans) engagé dans ce projet indépendant, le cinéaste déclara, amusé : « Ce fut la première fois que j’évoluais hors du circuit érotique, et la première fois où je n’ai reçu aucun salaire pendant près de six mois ! ». Mort d’un tatoué (Tattoo Ari) est le produit commun de l’ATG et de la Directors Company (créée par Kazuhiko Hasegawa). Par la suite, cette société de production produira pour l’ATG des pointures telles La légende de la sirène de Toshiharu Ikeda, Crazy Family de Sogo Ishii et Typhoon Club de Shinji Somai.

Akio Takeda, véritable produit de l’Après-Guerre Japonaise, tue une femme durant son adolescence. Après une longue incarcération en maison de redressement, il ressort libre et déterminé à faire la "nique" à une société japonaise rétrograde. Pour cela, il quittera sa campagne pour la ville. Il y trouvera un boulot de serveur dans un bar à hôtesses tenu par des yakuza avec lequel il se liera. Il fera surtout la rencontre d’une hôtesse, Michiyo, avec laquelle il vivra une histoire d’amour torturée. Puis après leur douloureuse séparation, il couchera avec une collègue assez garçonne qui lui montrera, paradoxalement, plus d’attention et d’amour que Michiyo n’en donnera jamais (cette dernière finira dans les bras d’un yakuza probablement plus violent qu’Akio). N’ayant plus rien à perdre dans cette vie en forme d’impasse, Takeda décide d’appliquer son plan…

Malgré le fait que l’acteur-compositeur soit trop vieux pour le rôle (il a 36 ans au moment du tournage), Uzaki demeure crédible dans son rôle de paumé, à la fois hâbleur, violent, sociopathe, maniaque des armes, romantique, choisissant le paraître à l’être (en se tatouant et en se frisant les cheveux, il se crée un personnage cool). Un concentré de paradoxe japonais. Il réussi à rendre son personnage, assez haïssable sur le papier, attachant à l’écran, pour ne pas dire émouvant. Surtout dans sa relation avec sa mère ; son unique soutien. On peut dire qu’il n’a pas volé son prix au festival de Yokohama. Keiko Sekine (madame Takahashi dans la vie) est parfaite en femme amoureuse mais fatiguée par la violence de son amant. La scène de leurs ultimes retrouvailles sous la pluie est magnifique. Notamment le plan, révélateur, où Michiyo crache par terre dans un ralenti de toute beauté, montrant ainsi l’inutilité de son ex. On peut aussi guetter le caméo de Yoshio Harada en vieux libraire barbu (il est dans sa période Seïjun Suzuki).

Takahashi a donc clairement insisté pour ne pas montrer le braquage en lui-même (privant donc les producteurs d’Un Après-Midi de Chien à la japonaise). La scène se limite à l’entrée de Takeda dans la banque (dans un magnifique ralenti et un noir & blanc accentuant l’inéluctabilité de la tragédie qui se prépare) et à ce dernier au téléphone. Pourtant le fait-divers avait un parfum cinégénique, notamment des anecdotes comme Takeda forçant les otages féminins a se dévêtir complètement… (n’oublions pas que Takahashi a commencé dans le pinku). Mais ce qui intéresse le cinéaste est bel et bien la trajectoire nihiliste d’un jeune homme sans repères et en quête de sensations fortes (il ne cherche pas vraiment à devenir un yakuza qu’à obtenir simplement le respect), prenant de mauvais chemins et qui devra faire face à ses responsabilités (notamment sa relation tumultueuse avec la douce et compréhensive Michiyo qui, lassée, finira par lui échapper). Preuve en est, Takahashi élude d’emblée tout suspense (l’introduction montrant le cadavre de Takeda transporté à la morgue) et se focalise sur les racines nourrissant cet acte quasi-suicidaire.

Au scénario, on retrouve Takuya Nishioka à qui l’on doit d’autres films de genres estampillés ATG (L’empire des sales gosses et La légende de la sirène) mais aussi Sailor Suit & Machine Gun et Shonben Rider (ce dernier est co-scénarisé par Léonard Schrader), les deux premiers volets de la trilogie sur la jeunesse de Shinji Somai (le troisième volet étant le grinçant Typhoon Club). Un scénariste fascinant dont on retrouve sur ce film sa thématique préférée ; la violence dans une jeunesse japonaise en proie au doute et au désespoir (on est encore sous le choc de la crise économique).

Qui dit Ryudo Uzaki acteur, dit aussi Ryudo Uzaki compositeur. Il est l’auteur d’une belle musique, certes sobre (il n’y a que deux chansons et un thème au total dans tout le film, sans compter les variations, bien sur), mais la chanson rock "Killer in the Rain", chantée par Yuya Uchida et la magnifique chanson finale, interprétée par Uzaki lui-même, sont emblématiques des bandes-originales de l’époque. Mais le film n’a que peu de musique au sein même du métrage.

Mort d’un tatoué est, en quelque sorte, représentatif d’un cinéma Noir nippon moins ancré dans le genre ou l’exploitation (rappelons qu’on est en crise) que dans la réalité humaine, donnant de très beaux films comme La Vengeance est à Moi de Shoeï Imamura, The Beast must die ! de Toru Murakawa, Ejiki de Koji Wakamatsu, Ryuji de Toru Kawashima, Yokohama BJ Blues de Eiichi Kudô, Portrait d’un Criminel de Hideo Gosha, Revolver de Toshiya Fujita et bien d’autres que l’on pourrait (et devrait) citer. Un genre de cinéma qui trouvera son apogée avec le chef d’œuvre de Takeshi Kitano ; Hana-bi. Plus une tragédie humaine que le film de yakuza que l’on aurait pu attendre (même si on retrouve quelques bastons en règle et une ambiance assez noire), Mort d’un tatoué/Tattoo ari demeure une belle réussite, montrant que le cinéma japonais des années 80, en réduisant l’aspect exploitation de leur œuvre, aura permis à certains artisans de devenir, le temps de quelques films, de véritables auteurs à part entière.

 
Mohamed Bouaouina