.Pandémonium
 
Titre original:
Shura
   
Réalisateur:
MATSUMOTO Toshio
Année:
1971
Studio:
ATG
Genre:
Drame
Avec:
NAKAMURA Katsuo
SANJO Yasuko
KARA Juro
IMAFUKU Masao
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Le 48ème ronin

Matsumoto quitte le dramatique Japon moderne pour aller s’attaquer à son époque féodale nihiliste, le temps des samouraïs et de l’honneur. Par la même occasion, il délaisse l’exubérance de Funérailles des roses, plus de travestis ni aucune déconstruction du récit à l’horizon. Au contraire, le réalisateur s’essaye à la sobriété à tous les niveaux en allant même jusqu’à opter pour une approche très théâtrale de la structure de l’histoire. Telle une pièce, Matsumoto filme la tragédie des hommes modernes dont le comportement se laisse dompter par la seule force de l’argent au détriment des sentiments ou d’une once d’humanité.

Un pauvre rônin du nom de Gengobei tombe amoureux de Koman, une geisha réputée. L’homme est sur le point de retrouver son honneur, pour lui permettre de participer à une vendetta il lui faut ramener 100 ryos à un seigneur. C’est exactement la somme que va lui rapporter son serviteur, l’argent ayant été soigneusement collecté. Mais le rônin va être amené à devoir choisir entre ses sentiments et son devoir lorsqu’il apprend que Koman doit être vendue à un riche samouraï prêt à la délivrer de ses dettes, 100 ryos. Poussé par son amour, il donne l’argent et s’aperçoit trop tard qu’il a été la victime d’un complot orchestré par Koman et son mari. Ce dernier a lui aussi besoin de l’argent pour retrouver son honneur, le donner à un père en guise de pardon.

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Le côté tragique chez Matsumoto provient de son intérêt du mythe d’Œdipe dans lequel les personnages sont aveuglés par l’ignorance au point d’en arriver à la situation catastrophique qu’on connaît, parricide et inceste. Pour autant, l’homme ne va pas se relancer une nouvelle fois dans sa relecture moderne du mythe, chose qu’il a déjà entreprise dans son précédent film. Il conserve simplement l’aspect général débouchant sur une finalité dramatique largement aidée par la construction précise du récit en acte, même si ce n’est pas explicité. Ainsi Matsumoto combine deux mythes, la tragédie Grecque à l’image déifiée du samouraï, dans une atmosphère minimaliste et noire, parfaitement propice à la mise en avant du caractère troublé de personnages poussés à bout. Ici, rien ne semble plus séparer la réalité d’un cauchemar, ni même différencier hommes et démons.

Le film se propose d’entrée de nous présenter la face ténébreuse de cette époque féodale, une sorte d’envers du mythe. L’idée est claire, un soleil se dépêche de sombrer dans l’obscurité et d’emporter toute la luminosité du jour avec lui, d’un rouge orangé l’écran plonge dans la noirceur. Des belles couleurs et images somptueusement colorées, il n’y a désormais plus qu’un noir et blanc soigné, dominant l’ensemble du métrage. Cette ouverture, ce sera les uniques 30 secondes d’espoir que l’on pourra voir durant le film, une espérance qui doit céder à l’imposante réalité cauchemardesque des nuits de cette époque. L’utilisation du noir et blanc va tout à fait dans cette idée, Matsumoto exploite ce contraste pour ensevelir les corps dans les ténèbres et ne laisser qu’une infime partie du visage légèrement éclairé, donnant en fait l’impression de croiser des esprits ou des hommes informes, des démons ?

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Gengobei, le personnage principal, est régulièrement l’objet d’un tel contraste, il passe alors de la figure d’un homme troublé à celle d’un individu démoniaque. Cet éclairage vient confirmer son instabilité morale, renverser en quelques secondes son apparence humaine pour traduire l’ampleur de ses violents sentiments. En tant que rônin en quête de dignité ou d’honneur, l’homme n’est pas dans une situation aisée et confortable, il doit absolument trouver de l’argent pour parvenir à son but, ou tout simplement respecter son devoir de samouraï. Pour se faire, il va se débarrasser de toutes ses affaires pour ne garder que son sabre, valeur sûre de son prestige d’homme d’honneur. Dans sa maison, il n’y a plus rien, une pièce vidée de tout à l’exception de ce sabre qui dort dans un coin, Gengobei est un rônin défait de son matérialisme, prônant un honnête « tout n’est rien ». De cette manière, on peut comprendre que l’homme ne se sent pas acculé par la perte de ses objets qui pour certains pouvaient valoir une certaine somme, il s’en moque totalement. C’est un peu comme si le rônin cherchait à s’affirmer, à se libérer des contraintes ambiantes pour ne plus compter que sur ses propres sentiments.

La présence de Koman auprès de lui, la femme qu’il aime sincèrement, ne fait que de le pousser vers cet état d’esprit. Et même si c’est un homme d’honneur, il ne semble jamais être vraiment concerné par ces valeurs, elles restent dans son esprit très loin de sa préoccupation actuelle, ce sont des idées qui paraissent abstraites et sans signification. Pour un samouraï ou temporairement un rônin, il est surprenant de voir qu’il n’y a pas dans sa bouche le discours consensuel habituel sur l’importance de l’honneur, du code. Il ne sombre pas pour autant dans une vision cynique, dans un premier temps il souhaite véritablement retourner vers ses sentiments, une redécouverte de son esprit. C’est pourquoi, l’impératif de l’argent ne colle pas avec la mentalité d’un tel personnage, au mieux il s’agit d’une justification pour atteindre son but personnel, vendre ses affaires, au pire cela dévoile à quel point l’homme se doit d’agir par obligation, ne faisant finalement qu’appliquer bêtement le mode de comportement d’un samouraï sur pression d’un serviteur dévoué et aveuglé par la cause de l’honneur. Gengobei est bel et bien un homme tourmenté et perdu, coincé entre un devoir auquel il ne croit pas et son idéalisme sentimental. Ce qui pourrait sans doute expliquer pourquoi il y a chez lui cette impossibilité à savoir déterminer réalité et rêve.

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Au début du film, le rônin va souvent se demander s’il est dans la réalité ou dans un horrible rêve. Il faut dire que pour lui, l’histoire s’ouvre sur un cauchemar où il voit mort, la vision est terrible et provoque un trouble dans l’homme, est-ce l’avertissement de problèmes à venir ou bien plus simplement un cauchemar anodin. Suite à cette expérience, il y a la volonté de se rassurer, une nouvelle manière de détruire l’image du samouraï, un homme souhaitant absolument fuir une fatalité horrible, sa mort. Pourtant n’est ce pas l’un des aspects communs du samouraï que de savoir se préparer continuellement à la mort ? Gengobei se comporte comme un enfant en se tournant vers Koman, il attend d’elle plus que de l’affection ou de l’amour, il veut être réconforter. Quoi de mieux que de lui affirmer que son cauchemar n’est qu’un reflet des tourments que connaît son cœur. Une façon de lier encore plus réalité et rêve, une permanente instabilité que ne sait pas gérer l’homme. Matsumoto va chercher à amplifier cet aspect de son personnage à plusieurs reprises, en nous plongeant dans les projections mentales de Gengobei.

Nous allons assister à ses rêves éveillés, ces instants pendant lesquels l’homme s’imagine le déroulement d’une scène telle qu’il le souhaiterait. Alors d’un côté il peut apparaître fort et déterminé quand en réalité il se montre minable et pathétique, un individu sans envergure et faible. De même, Matsumoto se permet de répéter quelques courts passages pour marquer l’obsession du rônin sur un détail bien précis. L’effet donne l’impression de voir la pellicule d’un film tourner plusieurs fois en boucle, avec un mouvement horizontal balayant une partie d’une pièce pour s’arrêter parfaitement sur ce fameux détail, le visage d’un homme par exemple. Le réalisateur nous fait entrer dans l’esprit tourmenté d’un Gengobei complètement perdu et instable.

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Autant dire que la tournure dramatique du film ne va pas aider le rônin à se retrouver et à se calmer. Comme l’individu est déjà dans un état mental plus que fragile, il ne restait alors plus qu’à briser ces dernières certitudes personnelles pour le faire sombrer dans le cercle vicieux de la vengeance et de la folie. C’est exactement ce qui va se passer quand il découvre le complot dont il est la victime, ses sincères sentiments s’heurtent à la réalité d’individus malhonnêtes, ce couple qui représente l’opposition parfaite de Gengobei. En effet, si pour le rônin l’argent ne symbolise rien, ce n’est pas le cas du couple qui pour une somme d’argent est prêt à vendre littéralement son âme et à organiser un plan minable, la source même de la tragédie, de la déchéance dramatique du film. L’argent va servir à acheter le pardon d’un père oublié depuis 10 années tout comme il était censé permettre au rônin de participer à la vendetta.

Mais ici, ce qui va choquer, ce n’est pas vraiment le vol de l’argent, c’est le viol de la confiance de Gengobei qui se rend soudainement compte à quel point il vient de se faire duper par la nature humaine, celle-là même qu’il idéalisait encore quelques dizaines de minutes plus tôt. C’est bien l’étincelle qui fait basculer le rônin dans une posture d’homme mentalement détruit et définitivement sans illusion, il ressemble dés lors à un fantôme errant capable de devenir en quelques instants un démon enragé. Par ce changement, l’homme va inconsciemment sceller son sort et faire rentrer l’histoire dans un cercle cauchemardesque. En allant massacrer ses persécuteurs, se basant seulement sur son sentiment de trahison et ignorant forcément le quiproquo général du récit, il concrétise ses pensées. Sa lame devient porteuse de sa haine et soudainement le sang gicle à l’écran. La violence vient relâchée l’atmosphère noire assez oppressante, aidée par des ralentis tentant de souligner l’horreur de l’acte. Le nihilisme est en marche, c’est l’appel de la vengeance qui s’impose au rônin comme la seule manière de réparer sa trahison. Quelle est la finalité de cette vengeance ? Qu’apporte elle concrètement à l’homme ? Du soulagement ? Non, elle devient la trahison du rônin envers ses idées, exploiter l’honneur du sabre pour satisfaire une impulsion haineuse, tuer pour tuer. Elle entraîne des conséquences graves, une autre victime.

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Au niveau du problème de la distinction entre réalité et rêve, Matsumoto y ajoute le jeu des masques. Clairement, il s’agit de faire la différence entre la réalité des personnages et la comédie qu’ils jouent. Koman est le parfait exemple de cette idée, puisque devant Gengobei elle prétend faire l’amoureuse éternelle, cette femme qui dévoue sa vie à l’homme qu’elle aime et désire ardemment. Alors qu’en fait, elle ne tient aucunement à lui, elle ne fait que de suivre une comédie visant à profiter de son amour et de ses sentiments. Et dès l’ouverture du film on peut sentir cet aspect du personnage, elle est plutôt très expressive, à parler très fort comparé à un rônin assez faible et contenu. Avec un tel comportement, on peut se poser des questions à son égard et douter fortement de sa sincérité. Finalement, c’est au détour d’un court plan que l’on pourra comprendre l’intérêt de la jeune femme. Ce plan est très rapide et est filmer comme le regard furtif d’un voleur caché dans un recoin de la maison. Ce que l’on voit, c’est les fameux 100 ryos qui s’empresse de ranger Gengobei quand la jeune femme apparaît sans prévenir. Mais c’est surtout la scène de la maison de thé qui va aboutir ce jeu puisque l’on rentre vraiment dans une dimension théâtrale parfaite avec une mise en abyme.

Des acteurs jouent des personnages qui se déguisent en d’autres pour duper un naïf Gengobei, dans un premier temps caché derrière une porte à observer la scène, il se pose en tant que spectateur. On pourra remarquer par la même occasion que ce spectateur assiste ni plus ni moins qu’à un mensonge, Matsumoto ferait-il le parallèle avec le rapport image/spectateur ? Ensuite, après une petite projection imaginaire du rônin qui se voit intervenir comme un roi et dominer les autres sans problème, l’homme est poussé à intervenir dans la réalité. C’est le passage forcé de la passivité à l’interaction complète pour ce spectateur faible qui se retrouve en plein milieu de la scène sans savoir vraiment ce qu’il doit faire. Un peu comme s’il venait d’être tout simplement balancé dans une situation inconnue, à lui d’improviser, il ne tient donc qu’à lui de faire évoluer comme il l’entend la scène. Réalité ou imaginaire n’empêcheront pas le mensonge d’éclater, de tuer la mise en scène théâtrale. Quoiqu’ils fassent ces individus se contentent d’un rôle à jouer pour parvenir à toucher l’argent, l’hypocrisie se satisfait de la bassesse morale des hommes pour exister.

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L’argent est à la base de tous les problèmes du film, c’est par nécessité que les individus choisissent volontairement de braver toutes formes de morale pour obtenir l’argent. Ce constat est à l’image de la société où les hommes ne peuvent plus se faire confiance entre eux, il résiste le doute de la sincérité et de l’honnêteté, comment peut-on être certain que le sentiment d’amour est réciproque ? La seule fois où le rapport se fait sincèrement, c’est au niveau du rapport maître/serviteur, soit par la soumission. Et dans ce cas, il y a beau avoir un peu d’affection ou d’amitié, il n’en reste pas moins que le rapport se construit sur un statut inégal entre les deux hommes. À part celui-là, on retrouve toujours une ambiguïté à un moment ou un autre entre les individus, que ce soit femme/mari, sœur/frère, père/fils, il y a une cassure, une incompréhension mutuelle.

Du côté de la morale ou des valeurs, l’argent est roi. Dans quelle société un homme se doit de racheter un pardon ou son honneur ? On a l’impression que l’idée de pureté ou d’honnêteté est totalement absente de ce monde, l’argent a un pouvoir infini. On est dans tout sauf une société de valeurs, le mythe féodal n’existe pas, et encore moins l’image pure du samouraï qui n’est ici plus qu’un homme soumis à des impératifs qu’il ne doit pas être en mesure de comprendre, une sorte d’esclave des valeurs et non un être humain libre à la recherche de son humanité. L’instinct humain est régulé par l’appel de l’argent. On notera au passage que l’argent est rarement montré à l’écran, le plus souvent on voit le papier emballant ces fameux 100 ryos, et la seule fois qu’on pourra voir les pièces d’or autrement que par les mots c’est lorsque Gengobei se fait une projection, soit dans son imaginaire. D’ailleurs à ce moment-là, il jette carrément les pièces par-terre qui tombent à la manière d’une fontaine. Les hommes de la pièce se jettent sur l’argent comme des chiens sur un os. Est-ce une façon de poser un brin d’absurdité au récit que de ne jamais dévoiler la réalité physique de l’argent ? Car après tout, rien ne nous prouve que le serviteur n’aura pas à son tour menti pour redonner espoir à son maître et apporter un faux butin bien emballé. Où s’arrête le cycle du mensonge ? Tant de graves problèmes pour une incertitude !

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Shura est une pièce théâtrale nihiliste bercée par les seuls sons étouffants d’une cloche religieuse, mettant l’accent sur le comportement des quelques personnages tourmentés et trahis chacun à leur tour. L’ambiance du film se fait pesante dans cette nuit éternelle, ce cauchemar rendu réalité dans lequel erre un rônin à double identité, la victime numéro une de son idéalisme sentimentale et du mensonge humain. À travers cet envers du décor d’un mythe féodal, Toshio Matsumoto construit soigneusement son drame sur un énorme quiproquo, presque ironique, où le spectateur est en avance sur des personnages qui ne découvriront qu’au dernier moment la réalité tragique. Par cette distance qu’il nous offre, nous avons un certain recul sur une histoire que l’on va comprendre assez rapidement tandis que les personnages doivent la vivre entièrement pour en trouver l’issue fatale.

Il ne lui reste plus qu’à mélanger réalité et cauchemar pour déranger ces personnages acteurs afin de créer une situation parfaitement instable ne pouvant déboucher que sur les erreurs commises par chacun des personnages, la tragédie. Matsumoto est toujours très attaché à essayer de jouer entre les idées de réalité et de fiction, qui trouvent une continuation dans la différence entre comédie et vérité. Il forme un véritable puzzle de l’incertitude en les mélangeant tous ensemble, il donne une cohésion perturbante au nihilisme, à ce refus de toutes les valeurs existantes. Il ne faudra donc pas s’étonner de voir un homme devenu démon discuter avec inconscience avec la tête d’une de ses victimes, il n’y a plus de repères, la haine des individus, pure produit du mensonge et de la trahison, ne peut pas être contenue autrement que dans la mort. Matsumoto nous décrit ici l’état tragique d’une société basée sur l’hypocrisie et la quête permanente de l’argent comme finalité, ne laissant ainsi aucune place aux sentiments ou à l’humanité des individus, c’en est presque une ode à l’abnégation des hommes. Le rônin fou contemple son arbre de mort, il est seul, tout comme ce père maladroitement aimant qui doit pleurer la perte totale de sa famille. L’époque engendre des bêtes furieuses et impitoyables qui sont leurs propres bourreaux.

 

Michaël Stern (Wild Grounds)