Grande figure méconnue du cinéma japonais des années soixante et soixante-dix, le versatile Atsushi Yamatoya gravita d’abord dans la même sphère que les cinéastes Koji Wakamatsu et Masao Adachi. Son parcours atypique le fit œuvrer aussi bien au sein des studios (notamment à la Nikkatsu) ou dans le milieu plus en marge du cinéma érotique (Kokuei, Wakamatsu Production). Electron libre au sein du système où il œuvra surtout en qualité de scénariste, sa trajectoire croisera celles de cinéastes singuliers tels Yasuharu Hasebe, Seijun Suzuki et Toshiya Fujita mais aussi celles des indépendants Toshio Matsumoto ou Katsu Kanai avant de diverger vers le milieu de l'animation pour la suite de sa carrière (un parcours semblable à celui de Isao Okishima). Yamatoya apparaîtra aussi épisodiquement devant la caméra dans des pellicules étranges tels Le Royaume (Katsu Kanai, 1973) ou Women in Revolt (Masao Adachi, 1970). Moins politisé que ses confrères indépendants, les traits forts de son univers sont plus à voir du coté d'un existentialisme à visage humain doublé d’une approche résolument iconoclaste. Arrivé à la réalisation un peu par hasard pour rembourser des dettes à Koji Wakamatsu, il signa alors La Saison de la Trahison (1966), brillant coup d’essai claustrophobe et angoissé qui fit forte impression. Wakamatsu confia son admiration, voire une certaine jalousie devant le résultat. Cinéphile notoire, Kazuyuki Yamato (un des dirigeants de la Kokuei, un des principaux pôles de production du cinéma érotique) lui offrit alors la possibilité de diriger sa seconde œuvre, l’intriguant Inflatable Sexdoll of the Wastelands qui témoigne d'un net attrait pour l'expérimentation surréaliste. Très inspiré par les codes et l'univers du polar 60s, son canevas mêle différents niveaux de réalité sans logique narrative apparente. Un curieux polar déstructuré et poseur à rapprocher du fulgurant La Marque du Tueur de Seijun Suzuki sorti la même année. Si le génie stylistique de Suzuki ne doit rien à personne, l'apport de Yamatoya au scénario (en compagnie de Yozo Tanaka et Chusei Sone) est manifeste n'est certainement pas étranger à la réussite de cette œuvre phare. Un univers de gangsters cool fortement teinté d’ironie et de scepticisme dont l'homme raffole et qu’il explorera dans d’autres scenarios pour le circuit des films érotiques (Naked Bullet et La Vierge Violente de Koji Wakamatsu ou encore Wet Peony de Kaoru Umezawa). | |
![]() | Cruauté, violence et grands espaces ... un univers à part | D'un script ultra-rabaché, Yamatoya va déconstruire ses personnages et situations jusqu'à l'absurde pour faire converger le tout vers un polar existentialiste, reflet d'un monde déréglé. Afin de retrouver sa fiancée enlevée par des gangsters, un agent immobilier engage un tueur réputé qui va bientôt retrouver son grand rival qu’il s’est promis de supprimer. Une confrontation où Yamatoya prend un malin plaisir à perdre le spectateur, il procéde à de déstabilisantes ellipses, inverse et confond les liens de causalité entre sous-intrigues, se sert de la confusion de son personnage principal pour également impliquer son audience. Si à la manière de Wakamatsu, on pourra lui reprocher une certaine pose auteurisante trop consciente, la vraie richesse du film se situe dans sa liberté narrative et formelle. Véritable œuvre free, Yamatoya procède par coups/contrecoups mêlés à des envolées/digressions , des enchaînement tout en arythmie emmènant l'ensemble dans une dimension fantasmatique. Ce polar embrumé se nourrit de décalages outranciers jouant aussi bien sur les codes figés du genre que distillant une réflexion ambitieuse. Car si la tonalité sérieuse de l'ensemble pourra paraître austère et vide de sens, la posture existentialiste est bien le véritable sujet (voir l'étonnant dernier plan, un cliché aérien de bombardement). Que ce soient par leurs accoutrements ou leurs attitudes tout en nonchalance, les personnages décalés et très typés insufflent ici une ironie palpable. Les scènes d'actions (fusillade ou nudité), éléments inhérents au film de genre, sont recyclés dans une veine similaire, tour à tour sérieuse et irrévérencieuse offrant ainsi un curieux spectre de perversité et cruauté. L'oeuvre se déroule telle un cadavre exquis formé de bouts de scénario entremêlés et encombré de décalages, plans métaphoriques et digressions surréalistes. La scène d'ouverture, seul point d'ancrage tangible d'un récit bientôt éparpillé, témoigne bien de cette approche. Un lieu étrange (un rendez-vous en plein désert écrasé par le soleil), des personnages détachés (costumes trois pièces en plein désert et lunettes de soleil masquant à peine l'ironie du regard), une bande-son distanciée, des éléments pointant l'étrange (un combiné de téléphone posé en plein désert, un arbre qui plie sous les balles).
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![]() | Une oeuvre inspirée par les codes et l'univers du polar 60s | Tout la suite procèdera par ce même décalage, l'enquête de tueur à gages est en permanence parasitée par des flashbacks ou sautes temporelles. La bande son du Yosuke Yamashita Trio (groupe underground phare de l'époque, vu et entendu notamment sur L’Extase des Anges) appuie encore plus la démarche en convoquant trompettes folles, plaintes de violoncelles désaccordés, envolées cristallines de piano et incantations religieuses. Ces tonalités inquiétantes déchirent littéralement les frontières du rationnel, transformant l’enquête en une plongée dans l'inconnu où Yamatoya perd bientôt son personnage dans le délire (il retrouve vivante sa fiancée tuée quelques années auparavant). Dès lors le script appuie l'artificialité de son univers en recourant à des procédés théâtraux et mettant en abîme les enjeux dramatiques via une emphase sur l'absurde (les personnages morts revivent le plan suivant), la déconstruction illogique des enchaînements et de l'illusion cinématographique (voir cette fusillade en plein bar qui se termine dans le désert). Tout aussi séduisante soit cette approche, l'ensemble pèche parfois par sa prétention et son hermétisme. Au contraire d'un Suzuki qui su transcender son scénario par un stylisme virtuose, Yamatoya s'essaie à des expérimentations plus ou moins convaincantes. S'il réussit dans ses séquences mobiles à retranscrire un Tokyo inquiétant via ses mouvements fluides et alertes de caméra complétés d'inserts visuels parasites, les scènes statiques recourent trop souvent à de systématiques cadrages distordus et effets de clairs-obscurs s'épuisant d'eux mêmes. L'ensemble conserve néanmoins un vrai sens du style (les scènes de fusillades inventives), du cadre (de mémorables trognes) et possède une savoureuse patine sixties avec son gros grain et ses violents contrastes qui masquent bien un budget inexistant. A ce titre le film démontre d'un bel art de la débrouille (les décors empruntés à d'autres tournages contrastent habilement avec de quelconques terrains vagues). |
![]() | Genre oblige, le film de Yamatoya ne déroge aux obligatoires intermèdes érotiques |
Beau film singulier, Inflatable Sex doll of the Wastelands souffre pourtant de son ambiguïté. A trop vouloir jouer avec son matériau de base, Yamatoya se refuse de trancher et fait osciller l'ensemble sans direction précise. Tour à tour polar surréaliste embrumé, farce jubilatoire, quête introspective, cette ambivalence confère une ambiance unique pour un résultat par moment inégal, certaines scènes superbes alternant avec des moments routiniers. Sur la fin pourtant, une cohérence émerge de ce brassage hétéroclite et poseur. L'imagerie surréaliste distille une vraie étrangeté onirique, quelque part entre pointes de morbidité nécrophile, sursauts sensuels et fulgurances poétiques. Pour un curieux exemple de film érotique se jouant des conventions commerciales du genre, marquant une étape importante dans la maturation de l'univers de l'artiste.
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Un film de Atsushi Yamatoya | 1967 | Avec Yuichi Minamto, Shohei Yamamoto, Koji Mitsui, Miki Watari, Kohei Tsuzaki | Autre titre : Koya no datchiwaifu • Une chronique de Martin Vieillot
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