Si l’Art Theatre Guild fut longtemps le terrain privilégié de réalisateurs confirmés, l’ère Shiro Sasaki marqua un changement de cap où de jeunes réalisateurs se virent mis en avant, voir notamment Orage Lointain de Kichitaro Negishi, Le Tatoué de Banmei Takahashi ou encore L’Empire des Punks de Kazuyuki Izutsu. Issu du terreau érotique et violent des roman-porno de la Nikkatsu, Toshiharu Ikeda livre avec La Légende de la Sirène une surprenante pellicule comme synthèse improbable entre portrait d’auteur et figures typiques d’un cinéma commercial. S’inscrivant dans le courant thématique d’un retour à la nature et d’une peinture du Japon des provinces, la démarche du cinéaste constitue aussi une relative curiosité dans l’historique du studio tant ses codes et dérèglements font échos à certain cinéma de genre « populaire » qui n’a jamais vraiment trouvé les faveurs de ce refuge d’auteurs. Ikeda tisse un canevas épuré, ancré dans un village de pêcheurs agité par le projet d’implantation d’une centrale nucléaire. Veuve d’une victime de l’affairisme de promoteurs, la mutique et minérale Migiwa prendra le chemin d’une vengeance violente et mémorable, achevant un long et douloureux travail de deuil. Loin de sacrifier la peinture de son héroïne aux bas excès de l’exploitation, le film s’offre avant tout comme un portrait de femme à la dérive, mis en abime par une dimension mythologique venant conférer à ce regard sensible, une portée et une résonance inattendue, achevant de la placer dans la directe lignée des grandes héroïnes vengeresses nippones. | |
![]() | Une héroine vue comme une proie par les hommes | Si La Légende de la Sirène est devenue culte pour son climax aux frontières du fantastique, hallucinant moment de violence où la sirène sortie des fonds marins vient pourfendre l’intégralité d’un gang yakuza de son harpon acéré ; Ikeda se distingue aussi par sa focalisation sur les chemins plus posés de l’introspection et du ressassement qui feront gonfler sa rancune jusqu’à un point de non-retour. Une œuvre qui se nourrit donc de contrastes, où blocs de violences s’entremêlent intimement à une veine naturaliste réservant des contrepoints apaisés et des échappées poétiques à la photographie laiteuse, à l’image de ces longues séquences sous-marines où les corps se meuvent comme dans un étrange ballet suspendu. Une peinture qui se double d’un regard réaliste sur l’existence de cette petite ville côtière, où le labeur d’un travail routinier est à peine égayé par les petits réconforts de l’existence, comme cette soirée trop arrosée entre camarades de pêche. Synchrone à l’exil forcé de l’héroine accusée du meurtre de son mari, le récit s’engourdit alors dans une veine contemplative refletant la solitude d’une femme sur laquelle le sort s’acharne. Perdant pied avec la réalité et se réfugiant dans l’unique perspective d’une vengeance obsessionnelle, Migiwa se prostre dans une pose mutique qui la feront progressivement dériver, transformant sa fragilité en pur bloc de haine. Ikeda recourt à une belle mise en scène monotone pleine de lassitude, réussissant à épaissir son personnage par l’usage de beaux surcadrages dans des séquences figées et étirées, tournant définitivement le dos au monde pour s’enfoncer dans une nature minérale aux teintes ternes rappelant la pesante attache terrestre qui abrite un drame prochain. |
![]() | ... la feront progressivement dériver, transformant sa fragilité en pur bloc de haine |
Si elle apparaît de prime abord anodine à travers quelques séquences de fond récurrentes, la composante religieuse prend progressivement de l’ampleur et finira par personnifier la trajectoire surréelle d’une femme devenue un mythe par la seule foi de l’amour –touchante conclusion bien loin du cynisme d’un cinéma commercial. Grand et précieux paradoxe, Ikeda ne renie pourtant en rien son attachement à ces dérèglements sanglants, des figures du cinéma d’exploitation qui surgissement de manière ponctuelle et inattendue pour ensuite monter inexorablement en puissance. Une périlleuse dichotomie qui réussit le petit miracle de tendre le récit, et d’appuyer en souterrain l’imminence de sa conclusion sanglante, moment de surenchère où l’assaut nihiliste de son héroïne se trouve littéralement porté par le déchainement des éléments. Une posture inspirée qui fait encore tout le sel de cette histoire d’amour résolument en marge ; et une nouvelle preuve de l’audace et l’originalité favorisée par le cadre de l’ATG.
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Un film de Toshiharu Ikeda | 1984 | Avec Mari Shirato, Kentaro Shimizu, Jun Eto, Takashi Kanda | Autres titres: Ningyo Densetsu , Mermaid Revenge • Une chronique de Martin Vieillot
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